Inutile de vous dire ce que j'ai pensé de cette relecture. Bon, ok, je vous le dis quand même, sinon il n'y a pas d'article. Cette lecture a été plaisante et drôle à bien des égards. En effet, le théâtre de Molière est, d'une manière générale, particulièrement savoureux. Le seul livre du programme de cette année que l'on dévore avidement en redemandant. Mais évidemment, il est également le plus court et donc le plus rapide à lire... Bref les gens de l'ENS sont très forts nous appâter. Je dois cependant émettre une petite, légère, infime, humble, minuscule réserve de rien du tout concernant Dom Juan. Je ne suis pas fan de la fin, qui me paraît, bien que grandiose, complètement invraisemblable, et de l'ensemble des passages où la Statue du Commandeur parle. Mais bon, le peuple aime les histoire de fantôme. Nous aimons rire ET frissonner, et comme Molière sait magnifiquement allier les deux, pas de quoi s'affoler non plus.

 

Trouvant le personnage de Dom Juan un peu trop familier car revisité par nombre d'ouvrages, de films et de séries, je préfère m'intéresser un peu plus au personnage de Sganarelle dans cette pièce de Molière. On peut même considérer que Sganarelle est le personnage principal puisque c'est lui qui Molière avait choisi d'interpréter sur scène, et il s'attribuait toujours le rôle du personnage principal dans ses pièces.

 

Tout d'abord, Sganarelle n'est pas qu'un faire-valoir. Dans le Dom Juan politique, qui dénonce l'hypocrisie, provoque le clergé et tourne la noblesse en dérision, Sganarelle tempère. Molière choisit d'incarner certaines valeurs dans ce personnage. Le grand génie de Molière consiste à ne pas réduire l'opposition Dom Juan / Sganarelle à une lutte manichéenne entre le bien et le mal (le valet bien moral qui veut préserver son maître de l'enfer contre le séducteur hypocrite et parjure qui n'obéit qu'à ses propres lois. Sganarelle croit au Moine Bourru. Entre nous, qui est assez con pour croire au Moine Bourru ? Dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres, Sganarelle est complètement décrédibilisé (la défense de la religion repose sur une argumentation douteuse, qui laisse présager le sentiment réel de Molière).

 

Finalement, Sganarelle apparaît donc comme un personnage ambigu et très difficile à cerner puisque les facettes de sa personnalité sont multiples. Il a cette espèce de prétention d'avoir des valeurs nobles, qui nous énerve et nous fait prendre parti pour Dom Juan (dont on admire l'audace). L'oeuvre s'ouvre sur un éloge inattendu du tabac. Or, le tabac est l'apanage de la noblesse (écho de Marivaux dans Le Paysan parvenu qui fume chez Madame de Ferval pour se donner une contenance). Il s'efforce de se donner un discours cohérent, un style parfois alambiqué, un registre soutenu, bref il simule une noblesse à laquelle il aspire. Pourtant, à de nombreuses reprises, submergé par ses émotions, son discours perd nettement en cohérence (et Molière fait même en sorte qu'il ne veuille plus rien dire pour renforcer le comique de ce personnage, qui en réalité, est très vulnérable, presque schizo (d'ailleurs il porte un habit jaune et vert, le vert étant la couleur des fous, je vous renvoie au Misanthrope où Alceste est l'homme aux rubans verts, et le ruban est le symbole de la naïveté, je vous renvoie au ruban d'Agnès dans L'Ecole des femmes). Il parle en latin et fume devant Gusman, mais devient incapable d'aligner deux phrases quand il s'agit de "raisonner" Dom Juan. Il avoue avoir fui la bataille pour aller se soulager, mais se vante sans cesse de sa noblesse d'âme. Il cite des grands auteurs grecs de l'Antiquité, mais croit aux loup-garous... Bref son attitude n'est pas toujours hyper cohérente.

 

La vulnérabilité de Sganarelle tient aussi à sa dépendance à Dom Juan, savamment mise en relief dans la dernière page de la pièce avec la célèbre réplique "Mes gages, mes gages". Sganarelle semble donc rester avec Dom Juan uniquement par intérêt (?) Dom Juan profite d'ailleurs de la crédulité de son serviteur pour se faire mousser et d'ailleurs, son audace découle peut-être seulement de son envie d'impressionner son valet, qu'il sait inférieur. N'est-ce pas Sganarelle qui le pousse au mal d'une certaine manière ? Sganarelle semble fasciné par les capacités naturelles de Dom Juan que lui-même ne possède pas et qu'il tente piètrement d'imiter : ses talents oratoires, son don de séducteur, son courage inconsidéré. Il semble presque jaloux, et son rôle de modérateur est pour lui sa seule arme contre la toute-puissance de son maître et son besoin pressant de reconnaissance sociale. La scène où il est déguisé en médecin est très importante : elle montre à quel point l'habit fait le moine pour les pauvres, alors qu'au contraire, pour les nobles, c'est surtout le caractère qui prouve la noblesse (cf. Dom Louis, pour qui la naissance ne vaut rien sans honneur, mérite et vertu).

 

D'un point de vue politique, on ne peut pas dire que Molière soit particulièrement méchant ni envers le roi (en effet, il tourne les nobles en dérision, et par là, il se range du côté du roi Louis XIV qui, depuis la Fronde, perçoit la montée de la noblesse comme une menace), ni envers la société. Le théâtre de Molière consiste généralement à prendre un héros, exacerber son défaut principal et monter le sentiment populaire contre lui. Le héros est le point de concentration de cette société que dépeint Molière, dans laquelle il est bien et qu'il ne veut pas vraiment blâmer. C'est pourquoi le côté "punition transcendantale de Dieu sur Dom Juan car il a péché" me semble réellement incompréhensible dans la logique de Molière. Depuis quand prend-il la défense des dévôts ? D'accord, le tout est légèrement décrédibilisé par Sganarelle qui ne pense qu'à son fric alors que son maître vient de claquer. Pas super moral. Mais quand même, le message subliminal, presque didactique, est là... Peut-être est-ce l'extravagance de cette fin inattendue qui, au contraire, tourne en dérision le risque de la punition divine ?

 

Bref, tout ça pour dire qu'en fait, Dom Juan me semblait facile en seconde, mais me laisse maintenant dans la perplexité la plus totale, et j'attends de voir presque avec impatience comment la prof de littérature va s'en dépatouiller.