J'ai eu envie de vous faire partager les divers sentiments de mes camarades ou ex camarades de khâgne, pour que tout le monde comprenne bien à quel point la prépa, c'est génial. Cette interview porte sur un choix difficile : rester en prépa quand on est très tenté de tout plaquer (pour partir élever des chèvres dans le Larzac ou aller se reposer à la fac) ou arrêter la prépa et en même temps le relatif préjudice moral. Robin, ici présent, accepte de témoigner sur son dilemme épineux mais qui, selon notre envoyée spéciale Khâroline, se révéla très constructif. Abandonner la khâgne ? Ou ne pas abandonner la khâgne ? Merci Robin pour ta présence, ton expérience et ton témoignage. Nos lecteurs aiment les rebels comme toi. Je ne te le cache pas, cette interview est destinée à faire rester les gens en prépa. Ton cas est un exemple. Tu es un héros, un saint, presque un dieu (arrête-moi si j’en fais trop). 

 

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1) Bon alors, je commence avec une question basique pour replacer le contexte et mettre ta plume affutée en condition : pour quelle(s) raison(s) as-tu envisagé d’arrêter la prépa ?
Tu sais comme moi que les sirènes de la fac sont aussi innombrables qu'imprévues. La première fois que l'idée m'a traversé l'esprit, c'était vers la fin de l'année hypokhâgnale, quand la perspective d'un hamac et d'un bon cocktail s'est emparée de mon esprit. Alors on tire des plans sur la comète, on projette même des stages, tout ça. Et puis le conseil de classe t'accepte en khâgne, non mais tu le crois ça ? Alors j'y suis allé, pour leur faire plaisir. La deuxième fois c'était en octobre (période de déprime par excellence), où j'ai franchi le pas et carrément pris contact avec l'administration de l'université, qui m'a répondu d'un air compatissant que les contrôles continus ayant sûrement commencé, ce n'était peut-être pas judicieux, du moins pas avant le second semestre. Et c'est à ce moment crucial que j'ai finalement débattu avec moi-même de l'accomplissement absolu de ma prépa. Et comme tu peux le constater aujourd'hui, c'est mon moi suicidaire qui a triomphé !

 

2) On est très contents pour toi, Robin. Comme je sais à peu près quelle est la raison principale de ton hésitation, je me permets de poser une question qui porte sur la réponse que tu ne m’as pas encore donnée : le latin seul t’a donc empêché d’envisager sereinement ta khâgne ? 
Hé bien oui, je l'avoue sans honte, c'est le latin et uniquement le latin qui me fit vaciller en cette année 2011. Cette matière du démon. Après une année de niveau débutant où l'on peut (relativement) paresser, dur est le choc en arrivant dans une classe de confirmés, avec le voc à apprendre, les déclinaisons, les versions à faire et toutes ces conneries de langue morte qui ne sert qu'à lire les inscriptions sur les fontaines publiques ! Parce que dans le contexte, ces versions, elles t'obsèdent, t'y penses tout le week-end, elles sont là dans un coin de ta tête à attendre leur heure, et tu le sais, tu le sais que t'y arriveras pas sans aide ! Et l'orgueil du khâgneux... Sans ça la prépa c'est plutôt cool au final. J'ai donc purement et simplement arrêté de me rendre aux cours, histoire de vivre plus sereinement. Ah oui c'était le bon temps. Trois petits mois ça a duré ! Jusqu'à mes multiples convocations chez le proviseur et ses menaces directes de renvoi à mon égard. Susceptible celui-là.

 

3) Mais tu as su résister à l’appel racoleur de la fac. Quelles sont les raisons qui t’ont convaincu de rester ? (merci de mentionner en premier lieu les supplications désespérées de tes amies dévouées)
Effectivement, ça m'aurait embêté d'avoir plusieurs suicides sur la conscience, dont un par ingestion de vernis à ongles... Non, plus sérieusement, s'il faut rétablir une vérité, j'ai eu droit à plus de remontrances que de supplications de la part de mes petits camarades. Entre les « Gère mieux ton temps ! », les « Mais regarde, nous on survit sans en foutre une, ça devrait être à ta portée ! » ou encore les « Bon débarras ! », ils m'ont permis de peser le pour et le contre. Bien sûr, il y a aussi la pression familiale qui est toujours plus ou moins présente, même dans mon cas, mes parents considérant comme un miracle de chaque instant mon admission en prépa. On a peur d'être renié, que la grand-mère nous déshérite, que les gens nous jettent des cailloux au repas de Noël, etc. Au final, je me suis aperçu, mais un peu tard, que tout le monde s'en branlait. Et que j'étais mon juge le plus sévère. C'est fou ce qu'on peut être incompris.

 

4) Pauvre chou. Tu as donc finalement appris à subir les cours de latin, en ayant décidé de ne fournir aucun effort dans cette matière, mais en faisant tout de même acte de présence. Cela t’a-t-il beaucoup nui ? As-tu pu t’en sortir quand même ? T’es-tu fait griller : est-ce difficile de toujours courir le risque de te faire démasquer à force de pomper tes versions ?
Le risque majeur avec la situation délicate dans laquelle je m'étais fourré, c'était de faire de l'hypertension dans le meilleur des cas, de devenir cardiaque dans le pire. Venir en cours avec ma glandouille sur la conscience, c'était pas spécialement agréable. Et puis j'ai progressivement compris que le prof, qui n'étais pas si affreux que ça, aurait la bonté de me laisser en paix sans m'interroger jusqu'à la fin de l'année. Pour les progrès, forcément c'est pas l'idéal, mais j'étais trop heureux de pouvoir finir ma khâgne pour m'en soucier. D'ailleurs les ennuis reprennent à la fac où le niveau est étrangement équivalent à celui de la prépa, mais c'est une autre histoire. Au concours je suis parvenu à décrocher un bien beau 5/20, je peux te dire que je ne suis pas peu fier. Enfin, reste que ma vraie vie commencera quand je serai définitivement débarrassé de cette horrible matière.

 

5) Regrettes-tu d’être resté ? A quoi t’as servi cette deuxième année en comparaison d’une année de fac ? Qu’en tires-tu ? Considères-tu cette année de khâgne comme une année de perdue ?
Mais voyons, une année de khâgne n'est jamais une année de perdue ! Même si à l'époque je pleurais sur mon sort chaque jour que Bob Dylan faisait, c'est toujours la même chose, il n'y a qu'une fois les dernières semaines passées que tu te rends compte à quel point tu te sens heureux d'être passé par là. Cette foutue prépa est pas loin de me manquer ! Loin de moi l'idée de diminuer le mérite de la fac (bien que l'envie soit forte), mais elle ne peut absolument pas rivaliser avec une khâgne. Je ne peux pas encore affirmer que mes résultats seront sensiblement différents de ceux de mes nouveaux facamarades, mais la khâgne m'aura au moins apporté une habitude et un rythme de travail. Alors que j'étais sûrement le plus feignant d'entre vous, depuis la rentrée je passe presque plus de temps à la BU qu'en cours. Et il y a l'esprit de découverte, l'enthousiasme culturel, la curiosité toujours inassouvie qui laissent beaucoup de mes nouveaux amis dans l'incompréhension, héhé.

 

6) Parle-nous un peu de ta nouvelle situation. Hormis le nouvel emploi du temps, quels sont les avantages d’être à la fac ? 
Comme je l'ai mentionné, l'emploi du temps de la fac est beaucoup plus libre. Dans une grande majorité des cas, je m'ennuie comme pas permis pendant les cours, et du coup la plus grosse partie du travail, c'est à l'extérieur qu'elle se fait. D'autant plus que certains profs ne sont pas avares en commentaires et autres dissertations à faire chez soi. Le défi, c'est donc d'utiliser correctement son temps libre. Déjà, je prends le temps de respirer, de prendre l'air, de sortir en semaine, ce dont j'avais quelque peu perdu l'habitude ! Mais surtout, surtout, je peux me consacrer à mon épanouissement culturel. L'an dernier, je lisais une ou deux nouvelles par-ci par-là (merci les Folio 2 euros). Mais depuis juillet, je me suis enfilé la moitié de La Recherche du temps perdu, et je me réconcilie enfin avec la poésie (il était temps). Après celles de Rimbaud et Saint-John Perse, c'est La Pléiade de Baudelaire que je m'apprête à dévorer. Pretty cool eh ?

 

7) Quel(s) aspect(s) de la prépa te manque(nt) le plus ?
En premier, les profs, sans hésitation. Quand je pense que quelques élèves se plaignaient de certains d'entre eux, purée mais venez jeter un coup d’œil dans nos gris pâturages pendant une petite semaine, je peux vous garantir que vous repartirez en courant. En prépa tous sont passionnés par leur métier, et arrivent bien souvent à nous convertir sans grand effort. Ils rayonnent de connaissance, tu bois leurs paroles. Ici, pff, même pas envie d'en parler je crois. Évidemment il y a des exceptions,  mais pas mal me donnent plus envie de rire qu'autre chose. Ou de pleurer, c'est au choix. Je regrette aussi cette khâmaraderie qui nous poussait malgré tout à nous serrer les coudes, vu qu'on était plus ou moins concentré sur ça. Pas le choix, avec une telle quantité de travail. En fac, les cours ne sont pas ce qu'on pourrait appeler une priorité, et la seule activité intensive en groupe c'est de photocopier ceux qu'on a séché.

 

8) Quelle était ta stratégie de survie en prépa ? Tu ne t’es jamais vraiment mis la pression, ce qui ne t’empêchait pas d’avoir d’assez bons résultats. On peut donc être un parfait imposteur en khâgne ? Comment ne pas se faire repérer ?
Ah, la satisfaction de n'en foutre pas une et d'avoir de temps en temps une note supérieure à celle d'une grosse tête.. Encore un truc qui me manque tiens ! Tu sais je ne pense pas que ma « stratégie de survie » ait été meilleure qu'une autre, chacun la sienne. A part pour le latin c'est vrai que je me suis jamais vraiment mis la pression, mais certains ont besoin de ça pour tenir le coup. Un parfait imposteur, je ne te permets pas, non mais oh. Disons plutôt que je ne bossais pas outre-mesure. J'avais beaucoup de films à regarder comprends-tu. Mais j'imagine que si j'ai été pris en deuxième année c'est que ce que je faisais était suffisant. Il faut bien faire la distinction entre ceux qui sont là pour le concours, et ceux qui sont venus pour tester leurs capacités (je te laisse deviner auxquels je me rattache). C'est bien normal que les premiers se donnent à fond, mais je ne crois pas que les deuxièmes aient réellement besoin de se tuer à la tâche pour survivre.

 

9) Vois-tu ce renoncement à la facilité (partir à la fac en cours d'année) comme une victoire ou au contraire, comme un échec, presque un geste de lâcheté ? Comment envisages-tu l’avenir : penses-tu qu’être resté ait beaucoup changé la donne ? Que penses-tu du « prestige » de la prépa inscrit sur le CV ?
Bah tout dépend. A la fin de l'hypokhâgne, c'était par cas de conscience, comme il n'y avait pas de liste d'attente je me sentais pas de partir alors qu'on me proposait une place au niveau supérieur, au détriment de tous les refoulés. En octobre ce fut clairement un échec, vu que j'étais plutôt motivé pour partir. Mais pour le début du second semestre, j'ai de moi-même choisi de rester. Ça aurait été trop bête de partir à ce moment-là, que représentent quelques petits mois de boucherie en plus ? Le rayonnement de ce cursus sur le CV, je ne pense pas qu'il soit véritablement décisif, même si à la base c'est un peu ça que je recherchais. Ça aide, mais ce n'est pas ça qui me fera réussir un concours ou un entretien. Cela dit, sortir de khâgne c'est un accomplissement personnel ! Si t'as survécu à ça, tu peux légitimement envisager de survivre sans trop de problèmes au reste de tes études, quelles qu'elles soient. Et au reste de ton existence, plus globalement.

 

10) Quels conseils avisés donnerais-tu à un khâgneux tenté d’aller à la fac ? 
Je tiens à signaler qu'avant de modifier cette question en vue de la publier, Caroline y avait employé l'expression « peigner la girafe en fac », qui, je pense, mérite d'être reproduite ici pour la postérité.  Or donc, comment résister à cette fameuse girafe, qui sait souvent se montrer persuasive ? J'ai envie de vous demander : avez-vous vraiment envie de perdre une bonne excuse de venir visiter ce magnifique blog à fréquence soutenue ? Ça m'étonnerait fort.