Vous allez sans doute me trouver folle, mais il se trouve qu'Ahmadou Kourouma m'a tout de suite charmée, contrairement à la plupart de mes camarades qui soit ont eu beaucoup de mal mais ont fini par s'habituer à son style si particulier, soit continuent à avoir du mal. Bon alors évidemment, comme tout le monde je pense, j'ai eu besoin d'un petit temps d'adaptation à cette littérature africaine tellement différente et hélas méconnue (je compte d'ailleurs y remédier en lisant d'autres oeuvres d'Ahmadou Kourouma sous peu), mais j'ai très rapidement accroché, sans doute grâce à cette connivence immédiate que l'auteur instaure dans de petites formules fréquentes chargées d'une ironie plus ou moins discrète.

 

017

 

 

J'ai d'abord kiffé son art des métaphores. Ok, c'est un peu facile, les métaphores, c'est ce qu'on kiffe chez tous les auteurs. Mais celles de Kourouma ont un impact très particulier, je trouve. Prenons par exemple la métaphore du temps, qui, entre nous soit dit, n'est pas des plus originales. La situation se dramatise, le temps se gâte, quoi de plus banal ? Sauf que là, la pluie n'est pas qu'un orage passager, la pluie est récurrente et synonyme de trop-plein, de flot incessant, de pourriture, même de putréfaction. Le motif de la pluie apparait régulièrement, associé à la déchéance du personnage qui se transforme en charognard. Pluie égale pauvreté donc humiliation. Et je trouve que cette métaphore est bien trouvée car l'association des idées n'est pas spontanée mais subtile et elle interpelle l'inconscient dans sa récurrence. De plus, elle n'est absolument pas manichéenne. L'ensemble du roman se construit sur le mélange entre soleils et pluies, sur la dualité du personnage principal humilié mais digne.

 

Et puis j'ai surtout adoré son humour noir (c'est le cas de le dire...) C'est un humour que j'apprécie particulièrement car il a pour effet de dédramatiser, et une dramatisation excessive est juste ridicule, que ce soit dans la vie ou dans la fiction, d'où l'utilité de l'humour, noir ou pas. C'est juste que je préfère quand il est noir, peut-être pour sa tendance au cynisme qui a un côté charmeur, voire au sadisme qui est le penchant naturel de l'humain... Mais en même temps, rire dans la tristesse et de la tristesse, c'est quelque chose de beau et d'infiniment puissant. D'après moi, cet humour noir est présent à chaque ligne de Kourouma, sous des formes plus ou moins implicites, à des échelles plus ou moins grandes. Par exemple, j'ouvre le roman et premier paragraphe : "il n'avait pas soutenu un petit rhume..." Si vous voulez mon avis, la même phrase avec les points de suspension en moins aurait trois fois moins d'impact. On sent continuellement une espèce d'ironie, qui souligne encore plus les ressentis qu'il véhicule. C'est un roman de la honte, de l'humiliation, et pourtant, dans le mal-être que ce thème devrait instaurer, une subtile dédramatisation s'opère... J'adore.

 

Les détails croustillants font aussi partie de ce qui m'a motivée à lire le bouquin d'une traite. Je sais, je vous semble sadique, mais je suis sûre que la description précise et particulièrement horrifiante de l'excision ou de la grossesse nerveuse (entre autres) vous ont intrigué. Ces rituels sont choquants car méconnus des populations occidentales et de tels récits nous frappent avec puissance. Le choquant est toujours intriguant et donc toujours captivant. La souffrance est toujours objet d'intérêt. C'est à mon avis ce qui fait une des forces de l'ensemble de ce récit pour des Français. Plus que de la compassion, ces passages attisent un trouble. Les armes de Kourouma sont donc : l'ambivalence de ses personnages, son ironie et son style, la force des scènes qu'il choisit de partager.

 

Enfin, autre avantage non négligeable, l'adéquation totale de cette oeuvre avec l'ensemble des axes du programme de littérature, ce qui n'arrive pas si souvent qu'on le croit. Le lien entre Les Soleils des Indépendances et l'axe littérature et politique est patent puisqu'il relate la déchéance d'une dynastie après l'indépendance. L'intérêt politique réside dans le paradoxe d'un pays en crise libéré de l'emprise colonialiste mais meurtri par les ravages impérissables du temps de la colonisation. Concernant l'oeuvre littéraire, j'ai surtout orienté mon analyse sur les titres des chapitres qui sont d'une teneur très variée mais toujours surprenante. Ils sont révélateurs de ce qu'il y a à l'intérieur du chapitre (jusque là tout est normal) et se présentent comme des versets : une parole donc mystérieuse et prophétique qui laisse une grande place à la poésie et à l'imagination au milieu des désastres politiques. De plus, le style original de Kourouma est à commenter : il marque instantanément par son ton mi-sérieux mi-ironique qui dévoile un recul sur sa propre culture. Enfin, il s'agit d'un roman, donc une histoire qui choque et qui plaît (respect des impératifs antiques). La diégèse imbrique réalisme et magie en un curieux mais savant mélange entre la plongée au coeur d'une culture et la romance, c'est-à-dire les symboles, la dramatisation et l'adhésion partielle de l'auteur aux phénomènes magiques.