Mes impressions sur ce roman sont grandement positives. C'est typiquement le genre d'histoire que j'adore, écrit dans un style admirable, plein de touches d'ironie et de critiques, voire de règlements de compte assez savoureux. Je connaissais le théâtre de Marivaux (L'Ile des esclaves, Le Jeu de l'amour et du hasard, etc.) mais je n'avais encore jamais lu de roman de Marivaux, et ce fut une expérience fort enrichissante. Je n'ai pas regretté d'avoir lu Bel-Ami de Maupassant environ deux semaines avant (je l'avais lu en prévision d'aller voir le film, film que je vous recommande d'ailleurs, avec de très bons acteurs et qui explicite admirablement les non-dits du livre). J'ai pu faire une lecture comparative des deux oeuvres et me rendre compte combien Marivaux (1734) a été une source d'inspiration pour Maupassant (1885).

 

- Les deux romans relatent l'histoire de l'ascension sociale fulgurante d'un jeune homme beau et charmeur. C'est ce qui s'appelle une ascension par les femmes, puisque c'est grâce à la séduction (dont on retrouve également quelques échos chez Laclos dans Les Liaisons dangereuses) qu'il s'agit de parvenir. Mais dans tous les cas on a une insistance marquée sur le fait que la beauté ne suffit pas. Il faut jouer. Donc il faut être hypocrite, charmeur, beau parleur, intelligent, dangereux, même (comme le souligne Madame de Ferval).

 

- Dans les deux romans, on a également une insistance sur la volonté de s'anoblir par le nom et donc de changer de nom (questionnement de l'identité). Ainsi, dans Bel-Ami, Georges Duroy devient Duroy de Cantel, et dans Le Paysan parvenu, Jacob devient Monsieur de la Vallée. L'ironie est encore plus marquée chez Marivaux qui choisit d'écrire son roman à la première personne, ce qui lui permet de faire se justifier son personnage en permanence, et le ridiculise de manière plus implicite. En effet Jacob commence ses mémoires par un incipit didactique dans lequel il préconise de toujours assumer ses origines sociales. De même, il critique les dévots à de nombreuses reprises, mais cela ne l'empêche pas d'épouser une dévote (Mademoiselle Haberd) et d'en prendre une autre pour maîtresse (Madame de Ferval).

 

- Autre différence remarquable et je trouve que sur ce point, Maupassant s'est montré particulièrement subtil, il s'agit de la plus ou moins grande facilité avec laquelle le héros parvient. En effet, le Jacob de Marivaux semble destiné à réussir. Il se permet de refuser la fortune qu'on lui offre à deux reprises, puisque, de toute façon, quoiqu'il arrive, le destin et les rencontres heureuses feront qu'il réussira. Le Georges de Maupassant semble plus réaliste car beaucoup plus conscient de l'échec et de la fragilité de son statut. Jamais il ne perd de vue d'où il vient (même si parfois, la tête lui monte). Seul le hasard d'avoir revu Charles est en cause dans sa réussite sociale, et je trouve que c'est bien vu, car trop de heureux hasards qui s'enchaînent sont suspects.

 

- Concernant l'axe "littérature et politique", j'y vois une critique assez transparente de la société du 18ème, et, sans rentrer dans des détails qui sont toujours les mêmes quand on parle de termes génériques comme critique de la société, je la trouve plus subtile dans Bel-Ami car le contexte historique y est mis en avant fort habilement. Dans un ouvrage qui porte le titre de Mémoires, on pourrait d'ailleurs s'attendre à quelques évènements historiques de l'époque, mais mis à part le passage de règlement de compte sur le roman de Crébillon, la perspective politique du roman réside plus dans la peinture des différentes classes de la société et de leurs luttes. Je la trouve donc pour l'instant plutôt limitée mais je compte creuser davantage le moment venu.

 

- Je voulais aussi parler des femmes. Je vois une analogie très forte entre Virginie Walter (dans Bel-Ami) et Madame de Ferval (dans Le Paysan parvenu). Je ne sais pas pourquoi, mais je les déteste toutes les deux. J'ai été terriblement déçue par l'attitude de Madame Walter. Ele avait l'air tellement classe, tellement hautaine et tellement magnifique dans son inatteignabilité... que j'ai été dégoûté de la voir se mettre elle-même plus bas que terre et s'humilier comme ça. Cette sensation a été renforcée quand j'ai vu le film car j'adore Kristin Scott Thomas (elle est trop belle et elle a trop la classe !) et ça m'a tuée de la voir agir comme une ado. En revanche j'ai adoré Mademoiselle Haberd, d'une naïveté et d'une gentillesse à toute épreuve qui me semble l'exact contraire de l'épouse de Georges Duroy, Madeleine Forestier (Uma Thurman), intelligente et indépendante.

 

- Pour conclure, ma préférence va quand même à Maupassant, qui aura toujours une place spéciale dans mon coeur, quoiqu'à part ses nouvelles, je n'avais jamais lu un roman de lui avant Bel-Ami. J'ai surtout adoré la fin de Bel-Ami, qui est une sorte d'apothéose de sa réussite et de sa dangerosité, de sa rage d'écraser les autres et de sa fureur de reconnaissance sociale ! Alors que la non-fin du Paysan parvenu m'a laissée sur ma faim... D'autant que la cinquième partie s'achève non pas sur une apothéose de réussite et la promesse d'un avenir brillant, mais au contraire sur sa gène d'être inséré dans un monde auquel il n'est pas habitué, et j'ai trouvé que cela donnait une note amère à la fin du roman, qui aurait été plus à propos au début du roman...